Age Digital : vers une société sans travail ?

Le monde du travail tel que nous le vivons depuis le Moyen-Age, et la forme de société qu’il a engendré, est en train de muter à l’ère digitale. L’ancien monde s’efface déjà sous nos yeux et des empires économiques bâtis depuis un siècle s’effondrent comme châteaux de carte. En réalité, la religion du travail née au Moyen Age est un mode d’être au monde passager dans l’histoire de l’humanité. Ce que révèle l’âge digital c’est que la relation est au cœur de la société, de l’intelligence humaine et de la survie des individus. Une relation qui aboutira non pas à une « société du plein emploi » ou de « l’inversion de la courbe » parmi « nos ancêtres les gaulois » mais un autre monde que nous pressentons seulement, de services en réseau, centré sur les relations et non plus les biens.

Illustration : Pieter Bruegel l’Ancien, le Pays de Cocagne, 1567.

« Le monde d’hier »[1]

Nous contemplons les dernières lueurs du monde qui fut celui de nos parents et de nos grands-parents, un monde agraire lié à des patries, terra patria, la terre des pères tel qu’il n’avait guère changé depuis le néolithique.

En réalité la forme du travail telle que nous la connaissons est issue de ce monde traversé de part en part par le judéo-christianisme. Un monde qui a aboli l’esclavage gréco romain où l’otium était le lot de l’homme libre et le negocium celui des esclaves réduits à des biens, les femmes des choses (res en droit) dépendantes de leur père puis de leur mari, les enfants (proles) des richesses, seules richesses du prolétaire (Marx).

Qu’est-ce que la Civilisation du capitalisme née dans les monastères bourguignons, les économies-mondes (Braudel) des cités Etats italiennes de la Renaissance ?  Une mondialisation toujours plus étendue des échanges économiques, scientifiques, religieux, culturels, sociaux. Dans Le palais de Cristal, un essai sur le capitalisme planétaire, Peter Sloterdijk déclarait :

« Le fait central des temps modernes n’est pas que la terre tourne autour du soleil mais que l’argent court autour de la Terre »

L’accélération planétaire des flux de data, de biens, de personnes, d’échanges commerciaux, de logistique, d’immigration, de religions déterritorialisées est un fait de la globalisation à l’âge digital. Après les bateaux à la Renaissance et la première circumnavigation… les trains, les avions, les câbles sous-marins, les satellites ont « englobé » la terre de réseaux d’information dont Internet n’est que le dernier avatar. Cette mise en réseaux et ses effets sur une terre devenue « plate » est le fait marquant de l’Age digital qui accélére la globalisation commencée au Moyen-Age.

Nos enfants, nos petits-enfants, vivront dans une société de services et d’information en réseau mondialisée dont les GAFAs ne sont que la préfiguration, une ère digitale où les centres d’hier : centrales d’achat de la grande distribution, réseaux de télévision mondiaux, grandes firmes de taxis, gouvernements locaux, entreprises mondiales de logistique… laisseront la place à une économie sans grands centres dont la capillarité vient jusqu’à chacun de nous. Un monde en peer to peer de services et d’échanges où le petit producteur atteindra le citadin avec une efficacité jamais connue, où la simple demande sur une interface vocale pilotée par une intelligence artificielle donnera accès à un repas comme c’est déjà le cas en Chine, accès à un spectacle ou une âme sœur et du co-voiturage pour aller la rencontrer… alors qu’un majordome virtuel vous conseillera en fonction du niveau d’anxiété de votre voix (ce qu’utilisent déjà les commando marines US)… un monde dont nous avons encore à peine idée où l’homme et la machine vivront selon des protocoles de coopération inconnus jusqu’à ce jour.

Un monde uberisé de services citoyens du monde… ou de Mégaplayers transcontinentaux devenus des cités Etats modernes comme Gênes ou Venise à la Renaissance. La « Civilisation du Capitalisme » n’est autre qu’un agrandissement des interactions humaines à la mesure d’une région, d’une cité Etat (Gênes, Venise), de continents, de la planète.

Hors, au moment où ce monde semble accélérer et où les ouvriers pour la moisson devraient sembler trop peu nombreux, des millions de chômeurs et de désœuvrés se pressent dans les banlieues dortoir de la « Globalisation heureuse ». Pour eux, le Global c’est « le local sans les murs ». Ejectés du modèle social d’intégration par le travail, ils ont tôt fait de trouver une nouvelle identité dans des réseaux religieux mondiaux fanatisés, nouvel opium du peuple qui utilisent justement les réseaux informatisés de la globalisation de Telegram au Darkweb. Et ce n’est que le début.

Vers un monde sans travailleurs ?

Car un nouveau monde émerge sous nos yeux dans lequel la machine mue par une intelligence auto-apprenante (deep leraning) dotée de capacités inouïes pourra faire réaliser à l’humanité des sauts prodigieux pour prévenir les maladies ou rendre des services locaux revitalisant le tissus social le plus proche… en même temps qu’elle pourrait de l’entraîner vers de nouvelles abysses. Que restera-t-il à faire? Quelle sera la nouvelel place de l’homme? Son eidos, cette idée de lui-même hors de laquelle il n’y a ni projet, ni société ni éducation ?

Les chiffres sont affolants.

L’homme va probablement collaborer de plus en plus avec la machine mais la réalité c’est que le monde du travail tel qu’il se profile sera sans doute composés de bac + 10 et de manutentionnaires, livreurs uberisés. C’est-à-dire une classe de poor workersprécarisés ce « Précariat » dont nous parle Guy Standing avec justesse.

  • Tout le monde n’est pas d’accord sur le risque pour l’emploi lié à l’automatisation. Va-t-il toucher 47% des emplois comme l’annonçait le MIT en 2013 ou 9% comme le prévoit l’OCDE en 2016 ? Ce qui reste sûr c’est que même pour les statistiques les plus optimistes de l’OCDE, ce risque d’automatisation atteint 40 % pour les travailleurs les moins instruits (niveau inférieur à la troisième). (source)
  • Le retail anglais, premier employeur des UK, avec des populations jeunes, qui employait 3, 2 millions de personnes en 2014 n’en emploie plus que 3 en 2015. Prévision 2025 : 2,1 million.[2] Cela sous l’impact d’Internet et de la mécanisation des tâches. Environ 15% des ventes au détail sont effectuées aujourd’hui en ligne, et il y a environ 40 000 magasins en moins aujourd’hui qu’en 2006 aux UK. Le solde d’emplois créés par cette réaffectation de canaux de distribution n’est évidemment pas positif.
  • Une récente étude Deloitte suggère que 60 % des emplois du commerce de détail comportent un risque élevé d’automatisation au cours des 20 prochaines années.
  • Amazon emploie 14 personnes pour chaque tranche de 10 millions de $ de ventes, la distribution traditionnelle 47 !

La Civilisation du capitalisme par cercle vertueux d’interactions avec la démocratie a construit le monde où nous vivons dont nous ne sommes que les héritiers. La liberté et la création de richesse par le travail par interactions successives, systémiques et vertueuses sont entrés au service du bien commun et de l’intérêt général. La classe moyenne fournissait jusqu’à son appauvrissement à partir des années 80 (il faut relire leSupercapitalisme de Robert Reich – voir ici un résumé) le cœur du réacteur de la création de richesse et le foyer idéologique de la croyance égalitariste chère à Tocqueville.

Le capitalisme planétaire, seule réponse aux illusions idéologiques meurtrières du 20ème siècle, se trouve désormais confronté au 21ème à l’effondrement des démocraties nées avec les Etats Nations de la Renaissance et des Lumières en Europe. Au moment où il va mal (renaissance des nationalisme populistes, incapacité à formuler un projet d’avenir), il rencontre, d’autre part, la colère des oubliés de la Globalisation fédérés par un nouveau fascisme, vert, barbare et meurtrier. Une révolution mondiale perverse (le pervers est celui qui substitue la mort à la vie et vis versa) comme on n’en avait plus vu depuis le IIIème Reich qui fermente du Maroc à l’Inde en passant par l’Afrique du nord et subsaharienne, la Turquie, le Moyen-Orient, le Yémen, l’Iran et l’Afghanistan. Des soubresauts qui liés à la démographie africaine pousseront des vagues d’immigrations sans précédent vers le monde que nous connaissons; Cette puissant cancer, pas plus que le nazisme ne trouve son moteur idéologique dans l’abandon social, mais il s’appuie sur la désagrégation du lien social comme un carburant à haut point détonnant.

La civilisation humaine a su résister aux grandes pestes du XIVe siècle aux 150 millions de morts des idéologies meurtrières du 20ème siècle, elle suscitera probablement des anticorps qui élimineront ce cancer car, si l’on en croit Hölderlin, l’ami de Hegel :

« Là où croit le périt croit aussi ce qui sauve ».

Richesse économique et utopie sociale

Le moteur d’interactions entre la démocratie et une société fondée sur le travail rétribuant les individus à la mesure de leur contribution a déjà été mis a mal par la financiarisation excessive de l’économie réelle il y a 30 ans. Il n’existe pas de système économique durable qui ne s’appuie sur le plus grand nombre.

Selon Joseph Schumpeter, c’est aux théologiens du Moyen-âge que nous sommes redevables d’avoir établi les fondements de la science économique moderne :

« C’est dans leurs systèmes de théologie morale et de droit que l’économie a acquis son existence définitive, sinon séparée ; et ce sont eux qui sont plus près que tout autre groupe d’être les fondateurs de l’économie scientifique. Et mieux encore : il apparaît même que les fondements qu’ils ont établis pour un corps opérationnel et bien intégré d’outils analytiques et de propositions étaient plus sains que bien des travaux accomplis ultérieurement, en ce sens qu’une part considérable de l’économie de la fin du XIXe siècle aurait pu être développée à partir de ces fondements plus rapidement et avec moins de difficultés. »[3]

Les théologiens médiévaux se sont donc appropriés la science économique, avec une précision méthodique et une rigueur rationnelle étonnante pour mettre la création de richesses au service de la société civile urbaine naissantea u XIIIème sicècke (Giacomo Todeschini). Pour ordonner le nouveau pouvoir de l’argent au « bonheur citadin », au royaume de Dieu des frères chrétiens. Une perspective politico-religieuse donc.

La pensée économique du XIIIe siècle, qui magnifie le marchand, condamne la thésaurisation stérile (Bernard de Clairvaux) et encourage l’échange et l’investissement; elle débouche sur une profonde réflexion politique. Avec l’explosion des échanges et de la monnaie, le statut de la richesse jusque-là liée à la possession de domaines patrimoniaux, change. Nait alors, selon Giacomo Todeschini[4],

« l’obligation pour l’argent et la richesse d’être reconnus comme avantageux pour la communauté des fidèles, d’agir donc comme des instruments utiles, d’être, en somme, une manifestation de gratia, c’est-à-dire d’amitié et de bienveillance et non des armes offensives ».

Et c’est bien ce lien social lié au travail qui semble affecté par l’accélération de globalisation sous la poussée de l’Internet et l’intégration technologique de plus en plus grande du travail à l’Age digital.

Où allons-nous ?

Revenu Universel ?

Allons-nous nous diriger vers des sociétés non pas post-capitalistes mais mixtes ? Avec d’un côté un revenu Universel minimum concernant les besoins fondamentaux : droit de manger, boire, avoir un toit, un quota d’essence pour se déplacer ou un compte mobilité, un compte d’étude tout au long de la vie, des allocations pour les enfants, une couverture santé,… etc… et au-delà des exigences de base, une société capitaliste libérale de services uberisés?

Il est probable qu’au-delà des 10 litres d’eau, si on veut remplir sa piscine, vivre dans 250m2, manger 5 fois par jour, acheter des produits de luxe, partir en croisière… on ait alors à payer sur un mode capitalistique classique de société de services uberisés à forte intensité concurrentielle.

J’achète dans un magasin des vêtements, ma taille n’y est pas, un livreur indépendant en vélo à son compte proche de l’entrepôt reçoit cet appel et décide de se lever pour gagner 10 euros en me livrant d’un coup de vélo. Le magasin a eu confiance en lui car il a un bon page rank et track record de livraison. Etc. Avec le risque ecomme dit une blague sur Facebook :

« Etre populaire sur Facebook c’est comme être riche au Monopoly ! »

Cette utopie, si elle advenait générerait son envers. Elle suppose un contrôle drastique de l’immigration. Se repose la question de l’appartenance à la communauté et de ce qui la définit. Tout être humain ayant par définition un droit sans condition de faire partie de la communauté humaine, autrui étant « un fin et jamais un moyen » (Kant).

Se dégagerait alors une complète révision des valeurs de la Civilisation du Capitalisme et de l’intégration sociale par le travail.

Homo economicus…

Le mode d’être au monde par le travail que nous connaissons depuis le Moyen Age -et qui avec l’hyper capitalisme des années 80 s’est transformé en une religion du travail et de la richesse assez banale (comme l’a montré Weber l’ « auri sacra fames » (l’exécrable faim de l’or) connue depuis Virgile…n’a rien à voir avec l’Esprit du Capitalisme ! est récent dans l’histoire de l’humanité, situé et pas durable.

Ce modèle de société où l’intégration sociale se faisait par le travail – au point que le chômage est aujourd’hui vu comme un fléau social, un facteur de désintégration social, ce qui ferait se tordre de rire un moine bénédictin ou un riche patricien romain du temps des Césars ! n’était probablement qu’un modèle transitoire dans l’histoire des civilisations humaines comme le fut la bipartition maître/esclave gréco-romaine, qui semblait d’une admirable normalité à un Platon ou une Aristote.

Avez vous lu la Lettre à Lucilius de Sénèque datée du milieu du premier siècle de notre ère ?

«Ils sont esclaves» ? Non ils sont hommes. «Esclaves» ? Non : mais compagnons de tente avec toi. «Esclaves» ? Non : ce sont des amis d’humble condition, tes coesclaves, dois-tu dire, si tu songes que le sort peut autant sur toi que sur eux.(…) Songe donc que cet être que tu appelles ton esclave est né d’une même semence que toi, qu’il jouit du même ciel, qu’il respire le même air, qu’il vit et meurt comme toi. Tu peux le voir libre, il peut te voir esclave. (Sénèque, LL 47, 1.10)

Croyez vous que Marc-Aurèle l’empereur stoïcien qui lisait Sénèque ait invité un seul esclave qui le servait à sa table ? Ce que le stoïcisme n’a pas fait les juifs l’ont fait à Pessah et Shabbat il y a trois millénaires et les chrétiens depuis la mort de leur maître juif, tué comme un esclave fugitif il y a deux millénaires.

Au Moyen Age les seigneurs et les cerfs se sont mis derrière les mêmes charrues à Cluny et Cîteaux au nom du ora et labora. « Prie et travaille », Ton travail c’est ta prière un acte spirituel en soi. Mais comme dit Jankélévitch « A force de recevoir la grâce ont finit par faire des grâces »et les plus belles prières peuvent se terminer en idolâtrie.

Arbeit macht Frei ?

Les nazis avaient idolâtré à tel point le travail pour lui-même qu’ils opposèrent aux rabbins qui entraient à Auschwitz et juste au dessus de la porte le slogan « Arbeit Macht Frei : le travail rend libre ! ». Les nazis qui avaient déjà violé le commandement de la Bible de ne pas emporter l’oisillon et sa mère et gazaient les vieillards n’en étaient plus à une transgression prés. Ils firent des camps une industrie de mort méticuleuse. Une célébration du travail comme tautologie vouée au néant.

arbeit-macht-frei

En réalité dans la tradition juive, et la Bible, le jour du Shabbat célèbre l’arrêt du travail de la semaine, le Shabbat célèbre la création du monde et la sortie de l’esclavage d’Egypte, l’arrêt de la servitude des tâches matérielle pour accéder à la « sainteté », c’est à dire les fonctions spirituelles de l’homme : étudier, parler avec ses enfants, faire la fête avec ses amis, faire l’amour à sa femme, … les juifs qui entraient à Auschwitz savaient que l’expression biblique Sahbbat VayiNafash improprement traduit par « le septième jour il s’est arrêté » (de travailler) vient de Nefech (« l’âme »), et que le septième jour il s’agissait d’arrêter le travail pour retrouver son âme, sa vocation humaine, en un mot : être libre. Ce qui valait pour le maître, la servante ou l’âne…

Le travail a-t-il donc un sens en soi ? Son absurdité idolâtrique n’en souligne-t-il pas la vanité ?

En réalité si le travail est plébicité en Occident, c’est parceque le travail est devenu un des premiers lieux du lien social, parce qu’il nous inscrit dans un cercle de relations sociales qui est le garant de notre survie; et le chômage est un fléau non pas financier mais d’abord parcequ’il détruit le lien social qui maintient l’être humain en vie.

Et, si le travail ne rendait pas vraiment libre ?

Vers une humanité en réseau

En réalité comme l’a montré une très bonne étude réalisée par Harvard sur 75 ans depuis 1938… l’homme ne vit pas que de pain.

A un sondage récent sur la Génération Y leur demandant quel était le but le plus important dans leur vie, plus de 80% ont répondu qu’un objectif de vie important pour eux était de devenir riche (Et pour 50% célèbres !). Mais l’étude menée par Harvard sur 724 personnes montre que les personnes qui vivent le plus longtemps ne sont pas celles qui vient dans les milieux les plus favorisés… mais celles qui ont le plus de relations sociales. Les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. Et elles ne font pas que protéger nos corps, elles prolongent aussi la durée de vie de nos cerveaux !

Les gens qui sont plus isolés des autres que ce qu’ils souhaiteraient s’avèrent être moins heureux, leur santé décline plus tôt en milieu de vie, les capacités de leur cerveau déclinent plus vite, et ils ont des vies plus courtes que les gens qui ne sont pas seuls. Et le plus triste c’est qu’un Américain sur cinq déclare se sentir seul.

Cela semble logique si on se rappelle que le mot intelligence vient étymologiquement du latin inter legere : « établir des liens entre ». Ce que font les religions, qui relient les gens, la notre étant le travail. L’intelligence humaine est directement corrélée à la plasticité synaptique (les synpases établissent les connections entre neurones). L’intelligence rationnelle et émotionnelle semblent donc liées.

Or ce que nous permet le digital c’est justement de multiplier les liens entre les êtres. D’établir entre eux des relations de services, d’échanges et c’est précisément ce qui fait vivre l’homme, le développe, le rend libre. Que cela passe par le travail ou non. Les réseaux sociaux sont la démonstration éclatante (et valorisée par le marché !) de cette activité sans autre but que la manifestation de la bienveillance humaine et la joie de faire partir de l’humanité, qui est souvent… du temps perdu au travail.

La religion des temps modernes est le travail parce que les êtres humains savent que les échanges commerciaux produisent et supposent la paix entre les hommes. Mais il n’est pas dit que demain le travail soit le mode d’être au monde privilégié comme aujourd’hui.

L’inverse de cela c’est la barbarie. En réalité le fait d’exclure une personne de l’humanité pour appliquer une morale à une partie des personnes qui seraient des hommes et les autres qui en seraient exclus (des « mécréants », ou des « juifs », ou des « arabes » ou des « chiites » pour des sunnites, ou des « esclaves » pour les grecs et romains, etc…) est une constante des régimes dictatoriaux et plus généralement de l’inhumanité portée à son point d’incandescence.

Je discutais un jour avec un Jésuite qui avait été torturé au Chili sous la dictature dans la rue. La paix revenue, il avait rencontré son bourreau en habits civils avec ses enfants. Il avait été à sa rencontre et lui avait dit : « Tu m’a fait ceci et cela… » l’autre ne disait rien. Et il lui avait dit « Moi je te dis que tu es plus grand que ce que tu m’as fait, je te pardonne ».

Je ne savais trop que dire et je demandais à cet homme qui avait été torturé à mort pourquoi des hommes « normaux » étaient devenus des bourreaux au point de faire cela en toute conscience. Il m’a répondu :

« Parce qu’ils pensaient que nous n’étions pas des hommes »

Je n’ai jamais oublié cette phrase.

Homo economicus… et tous les autres.

De nombreuses autres sociétés et depuis des millénaires ont vécu avec d’autres religions que le travail pour « relier » et créer du lien et de l’appartenance sociale.

Le « grand homme » de l’empire gréco-romain n’est pas le riche ou le guerrier mais l’évergète, c’est à dire celui qui distribue sa fortune à la plèbe à organiser des banquets populaires et des jeux distrayants.

La tripartition de la société féodale entre qui orant, qui pugnant, qui laborant, ceux qui prient (les moines), ceux qui se battent (les seigneurs), ceux travaillent (les paysans) a fourni un sytème a peu près stable pendant un demi millénaire.

Qui sait que les juifs enfermés dans des Ghettos, des Mellahs et des Shtetels dans le monde entier et réduits à la misère et aux maladies et dont l’institution moderne du Kollel en est le survivant ont développé des formes d’apprentissage, de connaissance auto apprenante et de mémorisation par l’intelligence affective, par le Talmud (delimoud « étude »). Une capacité des émotions à fixer les souvenirs que tout être humain peut comprendre, ainsi on apprend plus facilement une langue en la vivant par des interactions et des émotions qu’en apprenant des listes de mots ; la guemara du Talmud résume joliment :

« Là où un seul homme s’assied pour étudier la Torah, la Présence divine (Chekhina) se trouve près de lui … mais si deux personnes étudient ensemble, [en plus] leurs paroles sont inscrites dans le livre des souvenirs (Sefer hazikékhonot)» (TB Berakhot 6 a)

Cette étude liée à l’intelligence émotionnelle n’est probablement pas étrangère au fait que 23% des prix Nobels sont juifs (détail ici )… et non pas à un quelconque « complot de ces maudit juifs qui ne peuvent jamais faire comme tout le monde et passent leur temps à faire la fête et à se plaindre « .

Des milliers de gens peuplent les montagne d’Arounachala en Inde, des millions de méritants au Tibet ou au Bouthan passent leur vie sans se soucier le moins du monde de gagner autre chose que la connaissance des réalités ultimes.

Grigori Perelman, désigné en mars 2010 lauréat d’un prix du millénaire du Clay Mathematics Institute, a finalement annoncé qu’il n’acceptait pas la récompense d’un million de dollars offerte avec le prix. Il avait bien d’autres choses à faire que de perdre du temps à faire travailler son argent…

On pourrait multiplier les exemples.

Un autre monde

Il nous reste donc probablement à inventer le travail à l’âge digital dans un monde qui ne sera probablement plus dominé par l’économie mais par les relations, les services, la pensée, la connaissance, l’art.

Restera la passion, celle des autres. Déjà un milliard de personnes likent sur Facebook et probablement pas uniquement de manière virtuelle. Un autre monde est probablement possible.

[1] Dans Le monde d’hier, Stefan Zweig raconte la Vienne et l’Europe d’avant 1914, où il est né et est devenu un écrivain reconnu, lié amitié avec Freud et Verhaeren, Rilke et Valéry. Exilé il rédige ces « souvenirs d’un Européen », le formidable gâchis de 1914 puis l’écrasement d’une civilisation sous l’irrésistible poussée du Nazisme. Zweig se suicida avec sa femme au Brésil en 1942.

[2] British Retail Consortium. Retail 2020 : Fewer but better jobs. 2016.

[3] Joseph Schumpeter, History of Economic Analysis, Oxford University Press, New York, 1954, p. 97 (traduction française sous le titre Histoire de l’Analyse économique, Paris, Gallimard, 1983).

[4] Giacomo Todeschini, Richesse franciscaine, de la pauvreté volontaire à la société de marché, Verdier, Paris, 2004.


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