Les GAFA vont-ils remplacer les Etats-Nations nés à la Renaissance (et nous débarrasser de nos hommes politiques cyniques ou corrompus) ?

 

Le vieux couple de la démocratie et la civilisation du capitalisme s’épaulant mutuellement pour le plus grand bonheur de leurs enfants : la classe moyenne, et ce, depuis un millénaire (Tocqueville)… est en train de s’effondrer. Des régimes populistes nationaux signent ce Brexit. Face à cette dé-globalisation sur fond d’Apocalypse des empires multinationaux se dressent comme de nouveaux Etats (nous n’avons pas encore d’autres mots pour les qualifier). Des Etats ou des GAFA. Qui gagnera ? Mark Zuckerberg tel John Doe détrônera-t-il Donald Trump ?

Zuckerberg Président !

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Avec l’arrivée de Trump au pouvoir, le Brexit… et ce qui semble une victoire globale du populisme… les patrons des GAFA ont compris qu’il y avait « quelque chose de pourri au Royaume du Danemark »… et ils n’ont pas l’intention de se laisser faire.

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Mark Zuckerberg

Le manifeste publié jeudi par Mark Zuckerberg est un discours politique sur l’Etat de l’Union. Il s’agit de « Construire une communauté globale » selon son titre. Mark Zuckerberg affirme contre Trump qu’il faut « rassembler l’humanité », « connecter le monde » et « construire une communauté mondiale ». Il refuse le repli sur la Nation (America first) « nos plus grandes opportunités sont maintenant mondiales, comme répandre la prospérité et la liberté, promouvoir la paix et la compréhension [des autres], sortir les gens de la pauvreté, et accélérer la science. Nos plus grands problèmes ont aussi besoin de réponses mondiales, comme mettre fin au terrorisme, lutter contre le changement climatique et prévenir les pandémies. »… « Le progrès requiert maintenant que l’humanité se rassemble, pas seulement en cités ou en nations, mais en tant que communauté mondiale ».

Facebook combien de divisions ? Zuckerberg a compris combien il pesait de voix : « L’an dernier, nous avons aidé plus de deux millions de personnes à s’inscrire sur les listes électorales aux Etats-Unis. C’était le plus important effort d’inscription de l’histoire, et il dépassait ceux des deux principaux partis combinés »; il demande :

« Comment pouvons-nous aider les gens à bâtir une communauté engagée sur le plan civique dans un monde où la participation au vote comprend parfois moins de la moitié de notre population?

Et ne perd pas une occasion de « faire président ».

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Facebook premier média d’information de la société démocratique ? « les réseaux sociaux sont aujourd’hui le principal support de communication civique », « tout comme la télévision l’était dans les années 1960 ».

Zuckerberg qui avait déclaré que la religion n’avait aucune importance vient de déclarer, tel Napoléon découvrant la vertu sociale des religions pour équilibrer les humeurs du bon peuple… ou le rusé Henri IV déclarant « Paris vaut bien une messe ! »… et bien Zuckerberg a déclaré : « Now I believe religion is very important »

Le discours est désormais celui d’un chef d’Etat. Et Zuckerberg finit en citant… Abraham Lincoln :

« Nous ne pouvons réussir que de concert. Ce n’est pas ‘’peut-on imaginer mieux’’ Mais ‘‘pouvons-nous tous faire mieux’’ Les dogmes du passé tranquille, sont inadéquates pour la tempête présente. […] nous devons nous lever avec l’occasion. Comme notre cas est nouveau, nous devons donc penser à nouveau, agir à nouveau. »

“Will Mark Zuckerberg Be Our Next President?” se demandait Vanity Fair en Janvier.

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Des GAFAs et des Etats

Il y a quelques mois je parlais avec le patron du retail d’un grand cabinet d’audit tout en haut d’une tour de la Défense.

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il me disait :

« Tu ne crois pas qu’Amazon est cuit ? Qui peut pratiquer des marges de 5% inférieures sur les marchés et résister durablement en faisant du dumping ?

Je jetais un coup d’œil en bas et soudain la situation m’interpella avec évidence.

– Regarde Olivier… tu vois les voitures en bas ?
– Oui
– Qu’est-ce que tu dirais si tu les possédais toutes ?
– Que je suis riche…
– Et si au lieu d’avoir les voitures tu possédais les routes, les hôpitaux, les écoles, les mairies, le réseau électrique… ?
– Je dirais… que je suis l’Etat…
– Tu as répondu. Amazon possède 30% du cloud mondial ! »

Fin janvier un événement anodin est passé inaperçu, le Danemark a nommé…  un ambassadeur auprès des GAFA. Oui un ambassadeur auprès de sociétés qui n’ont ni citoyens, ni monnaie, ni impôts, ni système de protection sociale (Uber !), ni canons… seulement 2 milliards d’amis (Facebook)- la CIA en rêvait depuis 70 ans… FB l’a fait… en 10 ans ! qui possèdent 30% du cloud mondial, 40% du e-Commerce aux US (Amazon) ou une trésorerie équivalente au PIB du Portugal soit 205 milliards de dollars (Google).

Cette réalité n’est pas qu’occidentale… les « BATX», pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, les GAFAs chinois ont largement de quoi faire trembler les GAFA…

Les GAFA et les BATX ont acquis la puissance d’Etats… comment cela s’est-il produit ?

Comment le digital a colonisé nos âmes ; et les GAFAs… la politique et les Etats

Ce serait une illusion de croire que les GAFAs s’approprieraient le monde du fait de leur seule richesse. Il ne s’agit pas du fait que d’empires économiques transnationaux qui se joueraient des Etats locaux et de leurs taxes comme on le raconte souvent dans les cafés du côté de l’Assemblée nationale. Ceci était déjà vrai des riches marchands vénitiens cosmopolites à la Renaissance !

Depuis toujours le problème des gens riches est qu’on ne se souvient pas d’eux… et qu’ils le savent ! Qui connait Jacob Fugger (1659-1525) le banquier de Charles Quint et l’homme le plus riche d’Europe à la Renaissance ? Qui se rappelle des bourgeois qui paradaient dans les salons de peinture pompier quand Van Gogh ne vendait pas une de ces toiles qu’on trouve aujourd’hui au MOMA et dans les livres d’histoire ? Les cimetières sont pleins de gens riches et inconnus mais l’histoire a retenu Alexandre, César, Charles Quint ou Napoléon… Moïse, Bouddha ou Jésus… aux grands hommes la patrie reconnaissante…. Il est bien connu qu’il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ! Autrement dit « on n’a jamais vu une Porsche suivre un corbillard ». Les banquiers sont des malins… ils ont toujours su que les Princes commandaient. Fugger n’a jamais pensé un seul instant se situer ailleurs que dans l’ombre de Charles Quint.

Les GAFA (Google, Amazon Facebook, Apple) ne sont pas des entreprises… patron de PME je suis écrasé d’impôts en tous genre. Si on admet que lever l’impôt est un privilège régalien des Etats, eux sont au-dessus de la fiscalité et donc des Etats. Ils jouissent de privilèges exorbitants (ex orbitu, en dehors de la terre) comme les empires monastiques au Moyen Age.

La puissance des GAFA n’est donc pas (que) financière ou commerciale ni dans leur incommensurable quantité de data… il s’agit d’un changement de paradigme, ils ont muté en ce qu’on appelait autrefois des Etats. Il est probable que les GAFA feront l’histoire. Et ce changement n’est pas externe à nous, il est né dans nos âmes…

Le vrai problème est qu’aujourd’hui tout le monde est connecté… et que cela change notre manière même de nous représenter ce qu’est la réalité, la proximité, la société, le partage, la communauté, notre conscience de soi, de l’amitié, du sexe, du savoir, des distances, ce qui est vrai ou fake, de nos valeurs… le monde digital est un monde qui a d’abord été parallèle au monde réel et qui petit à petit l’a remplacé par cannibalisation et infiltration progressive.

Les trilliards de données stockées, l’influence prédictive des machines changent nos comportements, les informations que nous recevons ou non changent à notre insu, modifient subrepticement nos opinions, dérèglent le nord magnétique de nos boussoles affectives, rationnelles et sensorielles, accélèrent nos choix politiques.

Les réseaux d’amitié ou d’idées affinitaires sont triés par les bulles d’algorithmes d’IA de Google ou Facebook. Les associations, les solidarités nationales ou territoriales s’effacent comme de vieilles peaux mortes face aux « bulles de filtre » des réseaux sociaux qui vous environnent des gens et des messages qui vous plaisent… et évitent les opinions qui vous choquent… alors que la démocratie s’appuyait sur l’élaboration de vérités provisoires par la discussion collectives et le débat contradictoire à l’assemblée ou dans les cercles de partenaires sociaux (Cf. Habermas). Les médias peu à peu remplacés par les réseaux sociaux ou 60% des gens trouvent l’information politique. Des politiques réduits au rôle de pantins de l’écume du réseau. Les Gafas ont donc colonisé les Etats… avant que ceux-ci ne meurent de leur belle mort ! Un « Grand remplacement » en quelque sorte…

Vue de Gafaland, la vieille Europe est une colonie perdue aux limes (frontières de l’Empire romain) de l’Empire. Quelques Germains irritables y copulent dans le boue en mangeant des racines et en s’envoyant des selfies !

La fin de la démocratie liée aux Etats-Nations ?

Pour les penseurs grecs, comme dit Aristote, l’homme est un « animal social », « Par nature, l’homme est fait pour vivre dans une cité » [1] ; ces géants vont donc s’attacher à penser la vie politique de la cité. De nombreuses pages du Livre VIII de La République de Platon, discutent à perte de vue des avantages et inconvénients des divers régimes politiques. L’objectif de l’action politique est la recherche du bien commun qu’exprime la souveraineté de la loi.

Depuis la naissance de la démocratie moderne dans les Cités Etats italiennes au XIIème siècle, le capitalisme et la démocratie se nourrissaient par interactions, en route vers la Cité de Dieu de la fin des temps et le bonheur collectif.  Mais depuis 30 ans c’est fini ! L’hypercapitalisme décrit par Robert Reich a trahi la démocratie. Grugées, rincées, oubliées, les classes moyennes qui assuraient la masse anonyme des fidèles, portant l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs enfant,s n’y croient plus. Elles se vengent en votant pour le plus petit commun multiple que représentent les populistes hargneux au diapason de la colère générale. Le ressentiment présenté en miroir à la dernière minute fait les élections. Qu’importe l’avenir puisque, de toute manière, comme l’avaient prévu les punks prophétiques des années 80 : « No Future ».

Le souci du prochain ? L’intérêt général ? L’Etat ? On en arrivé à cette absurdité qui fait que l’Etat moderne, ce fameux Etat-Providence est devenu via l’impôt, qui met à distance le prochain que je suis censé aider (Et le capitaliste moderne partage tel Saint Martin 50% de sa fortune avec le pauvre via l’Impôt) ; l’Etat donc, est devenu l’association anonyme des contribuables pouvant désormais se soustraire, via l’impôt, du souci de leur voisin et de l’intérêt pour la collectivité ! l’intérêt général a mué en désintérêt et en indifférence individuelle ! Cette responsabilité individuelle par rapport à son voisin est tout le leçon d’un film comme Gran Torino.

Donc voici les forces en présences : des empires globaux et des Etats de plus en plus repliés sur eux-mêmes, des GAFA riches et des Etats en faillite, une néo-culture cosmopolite globale et des régionalismes culturels identitaires retrouvant une fierté perdue… Qui gagnera ?

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En attendant, tel John Doe, Zuckerberg a commencé sa tournée… d’une trentaine d’Etats américains.

Franck Capra, L’homme de la rue (John Doe) :  des Comités John Doe se créent dans tout le pays avec pour slogan « Soyez un meilleur voisin », des réunions de voisinage et d’entraide s’organisent…

Comme aux politiques des vieux Etats-Nations modernes il lui reste une question centrale à résoudre. Car, selon les mots de Tocqueville en 1835 :

« Il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyan­ces semblables, ou plutôt il n’y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées commu­nes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hom­mes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites. »[2]

[1] Aristote, Ethique à Nicomaque, 1, 7, 1097b.

[2] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome 2, introduction.

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